Lorsque l’État se retourne contre ses enfants…
(Du traitement de la colère lycéenne)

Éducateurs ? (Image par Claudio González Rothen de Pixabay)
« Nous condamnons les violences » …….
Le mot de passe obligatoire s'impose dès la première braise. À chaque feu de poubelle devant les grilles d'un lycée, à chaque cortège qui déborde sur la chaussée en cet automne 2026. Il faut expier avant d'expliquer. Les éditorialistes somment la jeunesse de s'agenouiller, de baisser les yeux et de demander pardon avant même d'avoir pu formuler sa première doléance.
Le rite expédié, regardons la réalité en face.
La définition officielle du désordre protège un ordre bancal. L'autorité préfectorale, telle un porte-parole du lobby des assurances, ne mesure le monde qu'aux abribus brisés et au mobilier urbain calciné. Une vitre se remplace. Une chaussée se balaye. En revanche, les nasses policières, les charges aveugles et les grenades déchirent la chair et la mémoire d'adolescents de seize ans. Rien ne guérit cette terreur physique immédiate ni le sentiment d'abandon devant un avenir méthodiquement précarisé.
Un ricanement ministériel sur un plateau de télévision, une formule méprisante, un haussement d'épaules devant la détresse lycéenne forment de purs sévices moraux. Cette morgue frappe des adolescents condamnés à encaisser l'arrogance des puissants sans pouvoir répliquer. Pire que l'insulte déguisée, le silence de marbre infligé aux pétitions et aux délégations syndicales liquide toute existence citoyenne. Ignorer ceux qui protestent pacifiquement revient à proclamer leur néant.
L'institution scolaire prétend enseigner la dispute rationnelle et le débat républicain. Les professeurs louent la supériorité du verbe sur le muscle. L'expérience de cet automne administre la leçon inverse. Le pouvoir méprise les manifestes signés par milliers, balaie les assemblées calmes d'un revers de manche et commence seulement à regarder la jeunesse quand la circulation se fige et que monte la fumée. Par ce refus systématique d'écouter, l'État dresse lui-même le peuple à l'affrontement. Il démontre que la modération condamne à l'oubli.
L’école fait entonner aux enfants un hymne martial qui glorifie le sang versé contre les tyrans. Les manuels d'histoire sacralisent les pavés de juillet et les insurrections populaires qui ont fondé la République. Tant de leçons que nos gouvernants n’ont manifestement pas assimilées lorsqu'ils crient à la sauvagerie devant trois conteneurs incendiés par des élèves révoltés. La République couronne les insurgés d'hier dans ses pages mais lance ses escadrons casqués contre les enfants d'aujourd'hui dès que ceux-ci redressent l'échine.
Les élèves n'ont besoin d'aucun maître pour comprendre cette mécanique. Ils la subissent au quotidien. Ils voient l'État revendiquer le monopole exclusif de la violence. Ils le voient étouffer un boulevard sous les gaz, tout en qualifiant de crime le moindre réflexe d'autodéfense. Ils encaissent le tri impitoyable des algorithmes scolaires, la dégradation des établissements populaires, la liquidation programmée de toute promesse d'égalité. La manœuvre saute aux yeux. Le véritable coupable invoque la loi, l’ordre, pour justifier la brutalité feutrée de ses décrets.
Exiger le calme plat d'une génération sacrifiée revient à lui intimer l'ordre de mourir sans faire de bruit. La rue ne propose pas un paradis, elle demeure le refuge tragique de ceux que le pouvoir refuse d'entendre. En dynamitant les voies du compromis, les cercles dirigeants fabriquent le soulèvement de leurs propres mains. Pour rendre aux mots leur tranchant et leur vérité, nous condamnons sans trembler l'ensemble des violences, en commençant par dénoncer les plus massives, les plus sourdes, les plus impunies, qui émanent tout droit du sommet de l'État.
« Nous condamnons TOUTES les violences ».
Laurent Fabas le 02/10/2026

Bravo et merci pour cet excellent article qui résume malheureusement trop bien cette inacceptable situation