Lecture : à propos des « Adventices » de Jane Sautière & Marie Sordat
Comme beaucoup de lecteurs, j‘entretiens un rapport ambigu avec le journal intime. Souvent réticente à acquérir, en place d’un bon roman, cette espèce d’éphéméride qui n‘a d’autre ambition que de consigner l‘enchaînement des jours. Nu de sa force créatrice, dépossédé de ses ruses narratives, L‘auteur/trice s’y révèle à notre image, dans l‘ordinaire de la vie, laissant entrevoir l’« Autre corps du Roi ». Et pourtant, jamais je ne me suis sentie aussi proche de l‘écrivain, de sa « murmuration » intérieure, en bref de l’acte de création qu‘à la lecture de tels écrits.

Primevères (Image par Wälz de Pixabay)
Durant trois mois, (du 9 février au 1er mai 2025) Jane a recueilli les herbes folles et florales de ses pensées. Ainsi, se trouvent consignés dans ce livret délicatement illustré (photos de Marie Sordat) les menus faits de son quotidien.
« Le premier bonheur du jour » :
« Ciel bleu vif », ciel uniformément gris : « du gris dessous, dessus, dedans », giboulée de grêlons et vite « doudoune remisée » … Les annotations climatiques, topos convenus du genre, donnent le ton à la journée. A chaque matin, son embellie, à chaque jour, son petit miracle : « un merle perché sur le cerisier en fleurs », des jonquilles qui fleurissent, « indiscutables ».
Poésie du rien, du quotidien, de la pure présence au monde, lorsque « tout est trop doux, trop tendre ».
Bobin n‘est pas loin.
En route l
Viennent alors les occupations domestiques : courses au marché ou chez Leclerc à « Rosa Park » retour à pied le long du canal, son bouquet à la main, rencontre d’un voisin, échange anodin, un « presque rien « qui signifie : « tu es là, tu es un voisin, une voisine »… « Nous partageons le même territoire, la même planète. A l‘appartement, la petite chatte « écaille de tortue « s’éveille.
Voilà, au gré des saisons et des jours, « l’avancée implacable du temps ».
Tous ces gestes familiers, censés universellement partagés, de fait, redoutables marqueurs sociaux, nous permettent de déceler rapidement l‘ habitante du 19ème ème arrondissement, fervente de mixité sociale, de richesses culturelles, la retraitée active, parfois lasse. Pourtant, parmi tous ces rituels, certains se détachent : les « distributions alimentaires à Stalingrad », « les rendez-vous au jardin partagé ».
Oui, vous l‘ avez reconnue ! Jane, c‘est vous ! C’est nous ! Jane et ses colères, ses inusables révoltes, ses arrogantes rébellions face à « l‘échec absolu d’une société qui n‘ essaye même plus de sauver la face en tentant d’aider ceux qui tombent ».
Entre les « fachos : » et les fleurs :
Ainsi vivons-nous. Egarés entre le malheur et la joie. A la croisée des pires tragédies et d’émerveillements matinaux. Cette confrontation constitue le « fil rouge » du livre, lui conférant une dimension ontologique. Déplier en soi cette contradiction, sans que jamais l‘éclosion d’une primevère ne nous consolât des atrocités du monde, telle serait notre seule tâche.
Plus qu’un journal intime, « Adventices » est une œuvre qui s’adresse au lecteur, l’illuminant de sa rayonnante écriture.
J‘en reste éblouie ! .
Magali Dellaporta pour le Clairon de l’Atax le 18 / 09 /2026
(*) « Adventices » de Jane Sautière et Marie Sordat (éditions Les Inaperçus)

Très bel article. Merci, Magali ! 😍 Je ne l'ai pas lu mais, d'après ce que tu dis, on a bien besoin de ce genre d'ouvrage où le simple côtoie le beau.